Souvenir - Tatoueurs, Tatoués.

Nous sommes en 2014. Une expo fait une apparition remarquée au Quai Branly : il s'agit de Tatoueurs Tatoués.

Partant du postulat que le tatouage est totalement mondialisé et fait désormais parti de la culture populaire, l'exposition propose de revenir sur les origines de cette pratique, de balayer les typologies de cibles qu'elle a touché, mais aussi de faire un tour d'horizon des artistes qui se sont approprié cet art à travers le monde.


Le tatouage, avant d'être un phénomène esthétique mondial comme aujourd'hui, a été symbole de rituels, d'appartenance à des communautés, mais aussi un critère de marginalisation notamment utilisé dans le domaine carcéral ou encore dans les cirques. Je vous propose de revenir sur le tatouage, de l'objet religieux aux citations sur le poignet, en passant par les criminels et les Freaks Shows, en me basant sur le souvenir que j'ai de cette exposition marquante qu'était Tatoueurs, Tatoués.


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Avant tout, il faut savoir que cette exposition a pu être perçue comme "provocatrice" par certains médias. Des tatouages dans un musée national : pourquoi faire ?

En effet, cette exposition a pour origine Anne & Julien, les fondateurs de la revue d'art Hey! un mook bilingue publié aux éditions Ankama mettant à l'honneur l'art outsider populaire.



Le duo, passionné des fanzines, de l'univers du cirque et ayant notamment fréquenté le milieu punk des années 80, va donner une connotation marginale au traitement médiatique de l'exposition par certains journaux. Dans la presse, on pourra trouver ces titres assez hétéroclites :


Je pourrais passer quelques heures à expliquer les connotations de chaque titre et chapô mais je suis certaine que vous saurez parfaitement distinguer le caractère dédaigneux ou totalement à côté de la plaque de certains.


Passons à l'exposition en elle-même. Je me souviens nettement de la foule qu'il y avait ! J'ai fait cette exposition 3 fois avec des personnes différentes, et il y avait toujours énormément de monde, avec une file d'attente pour ne pas trop engorger les étroits couloirs de la mezzanine qui accueillait l'expo. Le découpage du parcours était fait chronologiquement et thématiquement à la fois. Retour dans mes souvenirs :


TRANSCENDER LE CORPS - Les origines rituelles


Des traces de tatouages auraient été retrouvées jusque sur des corps datant du néolithique. Marquer son corps est loin d'être une idée contemporaine. Le tatouage a été, pour de nombreux peuples, un moyen de témoigner de rites initiatiques. Du rituel de passage à l'âge adulte jusqu'à l'intégration à la communauté religieuse locale, le tatouage est le témoin d'un changement dans l'histoire de la personne qui le porte. Tout comme les scarifications, le tatouage ouvre la peau, à la différence qu'il vient y implanter quelque chose. C'est un épreuve physique - douloureuse au regard des moyens traditionnels utilisés - qui vient cartographier le corps du sujet. Le tatouage peut témoigner de la caste sociale de l'individu, mais peut aussi raconter ses exploits, son histoire, celle de son peuple. Il y a quelque chose d'honorifique et de noble à marquer un motif sur sa peau. Le caractère définitif du tatouage atteste de l'importance du geste. Il est irréversible, comme les actes que nous commettons.


Ci-dessus, de gauche à droite, des scarifications sur une jeune personne, puis 2 exemples de tatouages faciaux traditionnels Maoris (Nouvelle Zélande)



MARQUER LE CORPS - définir l'autre


Pointé du doigt par les religions monothéistes, le tatouage désigne rapidement son porteur comme païen, impur. Par extension, ce sont les marginaux seulement qui sont tatoués. Le tatouage se manifeste comme un signe d'appartenance, notamment chez les marins. Le milieu carcéral sera aussi très prolifique en matière de tatouages, puisque les prisonniers allaient jusqu'à fabriquer des appareils à tatouer rudimentaires pour marquer leur corps et visage de leurs histoires, avec leurs propres codes.

Si le tatouage comme évoqué plus haut était désiré et intentionnel, il peut également être une arme redoutable lorsqu'il est imposé. Il est un terrible moyen d'identifier, de distinguer des individus de la société et de soumettre leur statut au regard de tous, à l'instar des femmes arméniennes ayant fuie en Syrie - tatouées sur les bras et le visage lors de leur asservissement par ceux qui les possédaient, tel du bétail - jusque dans les années 1920. Impossible de fuir, leur corps tatoué est le reflet de leur condition :

Dans le même esprit sordide, le tatouage est utilisé en guise de matricule pour les prisonniers de guerre, notamment les déportés de la Shoah. Ci-dessous, A. Lebedew, un enfant âgé de 12 ans, son matricule de camp de concentration tatoué sur l'avant-bras :

Le caractère indélébile du tatouage devient une manière radicale de "signaler" quelque chose, de communiquer une singularité sociale chez un individu. Selon s'il est fait par sa communauté ou imposé par la société, le tatouage perd de sa valeur rituelle, mais pas moins de sa valeur symbolique, de sa signifiance.



ALTÉRER LE CORPS - les Freaks et les body modifications


À l'extrême opposé des marquages subis, le tatouage a aussi été un outil d'émancipation fort. Les milieux circassiens et du spectacle populaire ont misé durant des années leur communication sur la culture Freak. Ce mouvement, qui a connu ses années de gloire dans les années 60 aux États-Unis, allait alors à l'encontre de l'austérité. Signifiant à l'origine "monstre", le Freak est "au-delà" de la figure humaine. Souvent couplé à d'autres modifications corporelles comme les piercings, les colorations, le tongue split (langue coupée en deux), le tatouage sert à modifier la perception entière du corps de l'individu. Que le corps soit couvert d'écailles ou de symboles, il devient spectaculaire et s'inscrit dans une démarche de liberté totale sur soi. Le corps entier échappe aux canons normés, il s'agit d'une esthétique radicalement alternative. Le Freak n'est pas un rejeté de la société, c'est précisément lui qui se refuse à elle pour trouver son identité propre.



SUBLIMER LE CORPS - la peau : nouvelle toile ?


Le corps est donc modelable. Il est un matériaux perçable, découpable, marquable et remarquable. Ainsi, comme les peintres ont jeté au pinceau les couleurs de leurs pensées, le tatoueur marque la peau du tatoué de son savoir technique et artistique. La dimension artistique et artisanale du tatouage doit être considérée avec toute la complexité qui lui est inhérente. La technique a grandement évolué et les conditions d'hygiène également. Une partie de l'exposition était consacrée à la peau artificielle, matériau souple qui permet aux tatoueurs de s'entraîner. Encore onéreuse, cette matière permet un aperçu du rendu des couleurs des encres fidèle à la réalité (les exemples n'étaient présentés que sur peau blanche...).

La précision extrême et les formations des tatoueurs permettent d'encrer des dessins absolument somptueux. Une immense partie de l'exposition était consacrée aux tatouages issus de représentations traditionnelles japonaises. Les tatouages des Yakuzas par exemple représentent bien souvent des histoires mystiques, des dieux, des yokais, sur une majorité du corps, avec une prédominance de scènes et représentations très expressives sur la surface du dos. Il s'agit d'un univers extrêmement codifié, particulièrement reconnaissable.


CONTRÔLER LE CORPS - entre crise identitaire, conformisme et besoin


Maintenant que nous avons balayé brièvement les différentes appropriations et pratiques culturelles du tatouage, nous pouvons nous demander où nous en sommes aujourd'hui. Le tatouage est devenu quelque chose de relativement banal. Même si certaines religions et corps de métier sont très réticents à accepter des personnes tatouées dans leur environnement, la plupart des personnes légèrement tatouées peuvent vivre sereinement avec leur oeuvre sur le corps.

Une tendance notable à l'affirmation de soi mène à des pratiques assez singulières. Aujourd'hui, beaucoup de personnes ont "envie d'un tatouage" et peuvent entrer dans un salon sans savoir à l'avance ce qu'elles veulent. Le concept de tatouage serait alors plus important que le tatouage lui-même pour ce qu'il représente. Les avis sur ce sujet sont particulièrement divisés.

L'idée de faire quelque chose d'unique est un critère qui revient régulièrement chez les tatoué.e.s. Brandit comme "la seule chose qu'on emportera dans la tombe", le tatouage est un cri visuel.


Parfois caché tel un secret au creux d'une courbe, ou ostentatoire en plein milieu du visage, le tatouage s'est vu propulsé comme un effet de mode via sa médiatisation. Nous pouvons également noter les nombreux salons dédiés au tatouages qui ont fait leur apparition ces dernières années, avec le Mondial du Tatouage qui fêtera ses 10 ans cette année.


D'un point de vue purement culturel et sociologique, le tatouage posant encore souvent un souci éthique d'appropriation culturelle (le fait d'utiliser la culture d'un peuple auquel nous n'appartenons pas), il est de plus en plus dénué de sens. Se faire tatouer un symbole Maori ou des mots en une autre langue que l'on ne connait pas est une forme d'appropriation très fréquente, et bien des salons les pratiquant ne sont pas tenus spécifiquement par des personnes issues des traditions en lien avec ces représentations. Une extrême mondialisation des symboles semble être arrivée avec le tatouage, diluant beaucoup la portée que certains avaient.


J'ai la vague sensation qu'une perte de sens s'est opérée dans la massification des motifs, et encore aujourd'hui, ce sont souvent les mêmes signes qui reviennent.

Je comprends le vertige face aux possibilités qui s'offrent pourtant de raconter quelque chose sur son corps. Il s'agit d'un code de plus en plus assimilé par l'ensemble de la société, devenu un accessoire au même titre qu'un bijou ou un vêtement. Le tatouage permet encore la reconnaissance entre certains groupes sociaux, qu'il s'agisse de l'affirmation de son appartenance ethnique avec des tatouages ancestraux, ou de tatouages qui forment une référence culturelle commune (citation de chanson, littérature, nom d'une personne célèbre...). ll est une manière à part entière de dire aux yeux du monde "je contrôle mon corps, j'en fais ce qui me plait et ce qui fait sens à mes yeux".

[TW - mutilations / cancer du sein]

Le dernier point qu'il me semble utile d'aborder sera le tatouage à des fins esthétiques "médicales", notamment concernant la reconstruction mammaire, ou encore le fait de couvrir des cicatrices.

Les personnes ayant perdu un sein ou qui se sont mutilées retrouvent avec le tatouage une appropriation et une acceptation de leur corps, qui peut être salvateur dans la rémission. Le travail du tatoueur s'approche alors des hyper-réalistes, mais aussi quelque part de psychologues, qui donnent des outils à leur patient pour se reconstruire. ---------------------

J'espère vous avoir fait revivre ou découvrir cette expo qui avait été très instructive pour moi à l'époque, et m'avait confirmé que je ne me tatouerai jamais de ma vie. Pour les habitué.e.s du blog, vous aviez peut-être lu mon article sur le scepticisme. Il est impossible, pour moi qui suis une personne remettant toujours tout en question, d'assumer une chose à vie sur mon corps. Malgré cette aversion me concernant, je me suis juste souvent demandé pourquoi cet art avait eu tant de mal à être légitime dans le cadre muséal, et je pense que, comme tout art populaire, il lui fallu acquérir la reconnaissance de l'élite avant d'être considéré.

Je pense qu'il ne fait plus de doute que le tatouage est inscrit dans l'histoire des arts aujourd'hui ; je pense que cette exposition avait marqué un tournant dans l'esprit du grand public, le Quai Branly n'ayant pas une cible à la base particulièrement jeune, et étant souvent remis en cause pour ses démarches peu éthiques (nous en reparlerons dans un futur article).

Merci pour votre lecture, on se retrouve au prochain souvenir d'expo !


La majorité des crédits photos revient à ce blog : http://www.onlavu.com/2018/01/tatoueurs-tatoues-au-musee-du-quai-branly-paris.html


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