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Matali CRASSET - Rhabiller les objets

Ce mois-ci, s’achevait l’exposition de Matali Crasset, designer française de renom, à la galerie parisienne de Sèvres. Notre réflexion commence à la source avec le musée de Sèvres qui présente une collection impressionnante de vases et expérimentations céramiques en tout genre.


Comme à mon habitude, j’attends la toute fin d’une exposition pour y aller. Non pas pour avoir les avis des autres, mais pour avoir de quoi revenir sur la communication qui a été faite durant toute la durée de l’expo, si besoin, et consulter des avis dans les revues spécialisées et sur les réseaux sociaux (une fois mon propre avis fait). Pour cette petite exposition, cela ne m’a pas servi. Nous allons plutôt amorcer une réflexion autour de l’objet et de la société.

À cette occasion, j’ai renoué avec une vieille matière que je n’avais pas côtoyée depuis un moment : la céramique. Il faut garder à l’esprit que la céramique est chargée d’histoire. Matériau privilégié depuis la Préhistoire pour fabriquer nos contenants en tout genre, la céramique est solide, durable, et est encore très présente dans notre quotidien. Si vous n’avez plus de vaisselle en céramique, votre baignoire et vos lavabos sont encore faits de cette matière souvent recouverte d’émail brillant ou mat.


L’objet, fondamentalement utile

Le petit jeu simple à faire lorsque nous regardons une céramique afin connaître son utilisation la plus probable est d’imaginer que nous versons quelque chose dedans. Notre pensée de l’objet est bien normée. En effet, si je vous demande de l’eau, c’est naturellement que vous irez me chercher un verre. Si je vous demande un thé, vous irez certainement me chercher une tasse avec une anse. Et si un objet semble à la frontière de deux utilités, il trouble et vient alors la question.

« À quoi ça sert ?» est une question que nous ne nous posons plus face au design d’objet en tant que consommateurs. Même si j’ai besoin de connaître l’utilisation possible d’un objet afin de déterminer si j’en ai besoin, je suis habitué.e à des codes de reconnaissance. Ce rapport très normé à l’objet semble être culturel. Si nous observons des tasses, leur forme varie en fonction des endroits où nous sommes ; elles n’ont pas toujours une anse, pas la même profondeur, ou peuvent être accompagnées d’une soucoupe. La forme fait non seulement écho à une utilisation, mais aussi à un contexte d’utilisation. Votre belle tasse à café pour vos invités n’est pas la même que votre grande tasse pour les chocolats chauds solitaires. Pourtant, chacune peut techniquement recevoir les deux liquides ? Alors, hérésie que de ne pas utiliser un objet pour sa fonction dédiée ? Avons-nous besoin de toutes ces formes, de cette multiplicité d’objets ? La société de consommation a certainement orienté le concept de besoin d’une pluralité d’objet dans une perspective d’achat programmé. Tout vaisselier décent ne saurait contenir assiettes, couverts, tasses, verres, bols, saladiers, pichets, carafes et autres fantaisies. Notre rapport à l’objet et à son utilisation est culturel, voire rituel.

Pourtant, les céramistes ont bien compris que ces formes qui semblent plus qu’épuisées pouvaient être déviées, modifiées, torturées, afin d’offrir des objets qui transcenderaient une esthétique. Un verre coupé en deux, un vase en dentelle de céramique, une assiette trouée. Leur utilité est mortellement altérée. Pour autant, ces créations sont-elles encore des objets ? Une fois l’utilité retirée de ces corps de matière, que sont-ils ? C’est donc ça, l’art ?

L’artisanat est défini comme étant une forme d’art dans le savoir technique, mais destiné à une commande utilitaire. L’art a souvent le but d’être expérimenté ou d’être vu, il est contemplatif, émotionnel et/ou engagé dans une réflexion. L’art est encore aujourd’hui plus élitiste et considéré comme supérieur moralement à l’artisanat. Toutefois, rappelons qu’il est aujourd’hui encore impossible de définir l’art, donc je ne m’étendrais pas sur le sujet. Ce n’est pas ce qui nous préoccupait durant notre visite, mais plutôt cette tentative effrontée des artistes contemporains à rendre l’objet à l’origine utile contemplatif  tout en conservant son identité, son phénomène de reconnaissance. Je sais que c’est une tasse, mais je sais aussi qu’en annihilant son utilisation première –je sais que je ne peux rien verser dedans à moins de m’arroser au passage- l’objet devient autre chose. Qu’en reste-il ? Une forme à regarde, toucher, mais pas à utiliser.


Quand avons-nous arrêté de regarder les objets ?

Ce que nous pouvons voir à Sèvres, c’est une ligne temporelle redessinée par les objets, où un simple contenant comme le vase est passé de la forme la plus évidente à la plus décorée, puis la plus complexe avant de revenir à quelque chose de plus épuré. Ces dernières années, difficile de passer à côté de « design suédois » à la Ikea. La production de masse de nos objets du quotidien a radicalement changé notre rapport aux objets. Un bol est un rond blanc creux, une tasse est un bol blanc plus haut avec une anse, un vase doit être allongé et peut se permettre d’avoir des motifs etc, etc… Nos objets sont devenus d’une grande banalité car ils sont produits à des millions d’exemplaires. Nous avons certainement dans nos placards la même chose que des milliers d’autres personnes. Et alors ? Si vous faites un saut du côté des arts décoratifs, vous verrez que les pièces de céramiques ont été, à une époque, décorées en lien avec ce qu’elles étaient censées recevoir. Ainsi, on trouvait des plats ornés d’asperges avec un motif de feuille de chou pour des plats similaires, des cocottes faites de légumes de céramiques, de longs plats aux motifs de poissons… Les décors peints comme la forme globale de l’objet sont inspirés directement de l’utilisation qui sera propre à l’objet. Aussi peut-on avoir une sensation de fadeur lorsqu’on contemple nos créations actuelles. L’esthétique épurée n’a plus fondamentalement à voir avec un quelconque mouvement artistique, mais plutôt avec un souci de praticité et de contrainte technique. Nos objets sont devenus le pâle reflet d’une société automatisée et lissée, où il devient exceptionnel d’avoir pris le temps, le goût et l’envie de choisir des objets pour leur forme, leur couleur, leur matière et non uniquement pour leur prix.

Petite précision, ici il n’est en aucun cas question de dire que « c’était mieux avant », il s’agit d’avantage d’un constat dû à l’observation. Ce constat est réel du côté des designers qui, particulièrement en France ces dernières années, tentent par tous les moyens, via des enseignes de renom, de redonner au design d’objet une place dans nos quotidiens. Ainsi, vous pouvez trouver des services pensés par les frères Bouroullec à Habitat, et Monoprix propose des gammes en partenariats avec des designers mis en avant pour leur facture. En dehors des filières spécialisées où certaines personnalités sont incontournables, ces noms ne résonnent pas de manière particulière pour tout le monde. Les designers peuvent aussi devenir de vulgaires signatures, comme le très controversé Philippe Starck et sa box Free. Y aurait-il une tentative de redéfinir le design en hurlant qu’il est partout ?


Matali Crasset : habiller l’objet

Nous en arrivons enfin à l’exposition de Matali Crasset. Il s’agit de pièces de céramique, s’apparentant à des vases aux formes longilignes, auxquelles elle a ajouté des capes, comme un manteau de matière entourant le vase. Protection, accessoire de parade, nulle explication ne saurait aboutir à un propos intelligible, car ce qui est proposé ici, c’est de questionner l’utile et l’esthétique dans la figure classique du vase. Comme de petits personnages ou des mannequins sur des podiums, les céramiques, tantôt émaillées brillant, tantôt émaillées mat, profilent leur silhouette fine dans une danse immobile. Il y a presque quelque chose de dérangeant, déroutant, à voir ces vases habillés, parés pour l’automne. Matali Crasset utilise une palette de couleurs assez saturées, comme à son habitude. Pas de couleurs primaires ici mais un violet prune, un vert sapin, un orange clémentine, un bleu pétrole… Que sont ces vases, que font-ils ? Qui sont-ils ? Les capes n’ont aucune fonction utile, alors l’inutilité peut-elle être justifiée ? En somme, est-ce que le beau justifie tout ? Les artistes bousculant nos habitudes visuelles peuvent peut-être inculquer en nous un esprit critique au sujet de l’infinité d’objets qui nous entoure. Nous brassons un nombre improbable de choses en l’espace d’une journée. Faut-il encore les penser ou les oublier jusqu’à revenir au design le plus simple du monde, ou faut-il sublimer chaque parcelle de ce qui nous entoure ?


Le design d’objet continue de travailler et d’expérimenter cette interrogation très clivante. J’espère ne pas vous avoir donné envie de jeter votre vaisselle moche, mais plutôt de la regarder à nouveau, et de voir ce qui se fait autour de vous. Et bien-sûr si vous avez envie de discuter de tout ça, discutons-en !

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