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Les rêves : ces lieux privilégiés

Je me souviens de cette ville portuaire. Subtile mélange entre des visions fantasmées d'antan et des souvenirs d'enfance, les maisons ont les volets rouillés par l'air salin, et les mouettes tournent à la recherche de déchets comestibles égarés sur les quais. Le bruit des vagues se fait lointain, mais la puissance des courants laisse présager un temps changeant ; il va pleuvoir. Au loin, des falaises bordées d'arbres touffus se profilent à perte de vue. J'emprunte un chemin légèrement sablé. Le crissement des petits cailloux s'accentue au fil que la montée se fait plus ardue. Me voici arrivée à la lisière de la forêt ; à ma droite, se dresse un château semblable à celui de Chaumont-sur-Loire avec ses tours arrondies. Il y a foule de gens. Des touristes avec leur sac à dos bien remonté sur les épaules, des enfants qui courent et même des guides. Le lieu entier est investi par les visiteurs. Toutefois, un sentier sur ma gauche semble plus tranquille. Il repart vers la forêt et les arbres créent un tunnel sombre et assez lugubre. Je m'y engage et me sens soudain envahie par un silence épais. Les rires et cris semblent cotonneux, et même les animaux semblent avoir déserté les lieux. Pas un chant d'oiseau, rien. Je marche longtemps, seule, puis arrive à un endroit bien singulier. C'est là que j'ai su que je rêvais.


La forêt s'arrête, nettement, au bord d'une falaise si haute que seul le vide attend le voyageur qui chute. En face, une île suspendue dans les airs, entourée de quelques arbres et de massifs rocheux. Elle est loin. Le vent m'apporte quelques murmures. Un pont de bois relie les deux pans d'univers. Je m'y aventure, ne craignant pas de mourir si le pont venait à céder. Il était là pour moi.


"Où ce rêve me mène-t-il ? Mon réveil va certainement sonner. J'ai déjà vu cet endroit. J'ai certainement déjà vu absolument tout ce qui figure ici"


Mes deux états de conscience et inconscience se partagent le terrain de ma pensée. Je reconnais en cette île lointaine certains traits de l'Île des Morts de Böcklin, mais je continue d'avancer. Après le pont, je franchis la barrière rocheuses et les arbres pour me retrouver au cœur d'une clairière. Les raies de soleil percent les arbres avec une violence inouïe et viennent illuminer des dolmens écroulés aux gravures étranges, je sens la rosée des herbes sur mes chevilles, j'entends un cour d'eau filer avec une tranquillité angélique, puis, baignée par une atmosphère divine, je me sens disparaître pour revenir parmi les vivants.


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Me voilà réveillée. À ce moment précis, je ne me souvenais pas de ce rêve. Depuis mes 17 ans, j'ai décidé de ne pas me souvenir, que cela ne m'intéressait pas. Mais durant la journée, des flashs me sont venus, tellement précis et intenses qu'une bouffée d'émotion m'emporta dans une torpeur étrange. Ce n'était pas la première fois que ce lieu m'apparaissait. Puis ce parcours initiatique singulier, cette action de quitter toute civilisation pour avoir le privilège de goûter à la brume d'une île que seule moi aurais foulé. Je crois que ce lieu conjugue tellement de mes connaissances qu'il en est unique. C'est mon lieu. Alors j'ai essayé d'y retourner. Chaque fois, je l'imaginais plus précis et je m'y voyais de plus en plus. Je sais qu'il est impossible de se souvenir d'UN rêve aussi précisément que tel que je viens de vous le conter. C'est là que j'ai compris que je devais avoir une longue histoire avec lui. Je crois que c'est mon refuge.


Mais comment peut-on se sentir familier avec quelque chose qui n'existe pas ? La pensée donne-t-elle à la chose en question le pouvoir d'exister ?


Je mentirais si je disais que ce lieu n'existe pas. Je le vois. Je le sens, je le connais. Pourtant, il m'est inaccessible à moi, alors d'autant plus à autrui. J'ai toujours détesté la notion de "jardin secret" qui fait trop écho à un journal intime avec des grosses fleurs. Je ne le trouve pas si secret que cela non plus, puisque je l'ai trouvé. J'ai alors commencé à repenser à des artistes que j'admire depuis des années. Böcklin qui m'a probablement bien aidée à former cette vision, mais aussi Beksinski, Blake, Friedrich et une autre tripotée d'artistes que l'on peut - notamment depuis l'exposition "L'Ange du Bizarre" à Orsay - qualifier de romantiques noires sans se méprendre. Je suis marquée à jamais par ces visions dantesques. Je me demande si ces artistes ont VU ce qu'ils ont représenté. Pire, ont-ils visité leurs créations ? Les tourmentés m'attirent car ils offrent une représentation singulière du monde. Ils prennent ce qu'il y a de plus étrange et sombre pour en faire quelque chose de magnifique. Mysticisme, beauté sombre, poésie noire, voyage dans des enfers terrestres, j'aime imaginer ces lumières pâles, ces odeurs d'humidité automnale, balayer mon visage puis s'essouffler. Ces images sont d'infimes accès à des enfers personnels, et je trouve cela fascinant. Même si je ne suis guère émue par des représentations dites classiques, notamment religieuses, on ne peut nier l'emprunt de nombreux codes de la peinture classique dans la peinture romantique noire. Le souci du détail, les expressions et les corps idéalisés, mélangés avec toute la noirceur d'une vision apocalyptique, rendent l'ensemble majestueux.


Ainsi, je crois que les médiums qui nous sont offerts permettent de concrétiser nos visions, mais également d'avoir accès à celle des autres. Mes lieux privilégiés sont battis sur les ruines des représentations des autres. Mes rêves sont peut-être un immense cimetière d’œuvres que j'aurais rencontrées au cours de ma vie. Une tombe prend régulièrement racine sur cette île isolée qu'est ma pensée, et j'espère toujours pouvoir en partager un morceau avec qui le voudra.


Image d'en-tête : L'Île des Morts, Arnold Böcklin, huile sur bois, 1886
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