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Le scepticisme : stratégie de survie mentale ?

Les lueurs de la ville défilent au loin. Des gouttelettes ruissellent sur la fenêtre du train, et je me demande si je suis la seule à être entrain de refaire le monde dans ma tête.


Je doute donc je suis ?

Je ne sais pas si j’ai un jour été sure et certaine de quelque chose. Aussi loin que je me souvienne, je crois que j’ai toujours douté. Le doute, c’est un bon ami à moi qu’on a longtemps voulu chasser de mon entourage. C’est mal de douter en des temps où chacun doit clamer partout ses opinions bien forgées. Son avis, on l’étale pendant les conversations, on l’étale sur internet, sur les réseaux, les forums, et même sur des blogs tous moisis qui attirent 3 curieux au mois. C’est bien d’avoir des opinions, ça permet de s’intégrer à des groupes sociaux, de ne pas errer dans la masse où nous pourrions nous poser trop de questions. C’est plus simple de faire semblant d’être sûr de soi. Pourtant, dans une société où on nous demande sans cesse de choisir, d’avoir confiance en nous et d’émettre des avis sur tout et à tort, le scepticisme en tant que position assumée s’est vite avéré être non seulement un cadre rassurant, mais aussi une prise de conscience nécessaire pour moi. Le doute n’est pas un « lieu de transition » de la pensée. En tant qu’individu, j’ai le droit et le devoir de ne pas savoir certaines choses. Le droit, car on ne peut exiger de quiconque de tout savoir, et le devoir car il est impératif de se laisser des zones de non-réflexion. Autrement, je crois que nous ne pourrions même plus vivre.

Comment vivre quand chaque parcelle de son existence est remise en question par l’éternel « pourquoi ? ». Ce doit être une angoisse d’être parent et de tenter d’apprendre à autrui ce que nous même n’avons jamais pu comprendre. Comment vivre quand tout notre système social nous interdit de douter ? Vous ne devez pas douter de qui vous aimez, de votre travail, et encore moins douter de la société elle-même. Il faut trier, définir, et mettre dans le grand classeur de la société tout mouvement qui remettrait en doute l’ordre établi dans des catégories. Mais pourquoi pas. Le doute devient alors une sorte de peur intime. Quelque chose d’inavouable. La peur de dire " je ne sais pas" et "je ne peux pas savoir" relève de l’insurmontable. À force de tout définir, de mettre des mots sur tout, il n’y a plus de place pour l’indicible. Où sont toutes ces choses qu’on ne peut ni définir ni même nommer ?


Je crois qu’elles sont dans le doute.

Et si le doute a un paroxysme, je crois qu’il réside dans l’angoisse du néant. La peur de l’inexplicable. La peur de la mort, des abysses, de l’infini, du trop plein ou du trop rien. Le scepticisme atteint son apogée quand on remet en doute sa propre existence et sa conception du réel. Mais comment s’en sortir ? Les théoriciens de l’absurde à l’instar de Camus ou Sartre - pour ne citer que les plus connus - m’ont aidé à entrevoir des explications plus ou moins rationnelles face à la peur de l’inexplicable et face à l’angoisse de notre propre existence. Le Mythe de Sisyphe traite entre autre du suicide, qui serait l’acte ultime de négation de sa propre existence : c’est lorsqu’il n’est plus possible de faire abstraction de la fracture existante entre son désir ardent de comprendre le monde et le vertige de la confrontation avec celui-ci.


Je crois que j’ai toujours détesté que l’on me raconte des histoires. Je hais les narrations qui nous plongent une énième fois dans la banalité de la vie de Monsieur et Madame Tout le Monde. Les romans, les récits de voyages et autres joyeusetés me donnent une nausée monstrueuse. Je veux qu’on m’explique, pas qu’on me divertisse. Je n’ai jamais réussi à m’émouvoir devant un film de style drame ou comédie. Je hais les histoires. J’ai un besoin profond d’engagement, de subtilité dans le discours ; autrement je m’ennuie et je deviens amère. Je me souviens du bouleversement terrible que j’avais ressenti, alors très jeune, dès les premières lignes de L’Étranger. Quelle froideur. Quelle justesse. Quelle simplicité angoissante et rassurante à la foi. La vie sans le filtre de nos émotions est terriblement dénuée de sens. Il y a ceux qui parviennent à ne pas se poser de questions. Ceux qui font semblant. Ceux qui abandonnent… ceux qui trouvent des solutions, notamment en croyant.


Croire pour survivre

Dieu, si tu existes, sauves mon âme si j’ai une âme.

J’ai toujours admiré les croyants. J’aimerais parfois avoir leur foi, leur assurance et pouvoir embrasser pleinement une vision expliquée du monde. Les croyances tendent à rendre le monde plus rationnel, à leur manière. Et à force de m’intéresser à toutes les religions, je n’ai pu croire en aucune. Du paganisme aux religions monothéistes en passant par des pensées mystiques occultes abstraites, on ne peut pas dire que je ne me suis pas penchée sur la foi. Je ne dirais jamais que vous avez tort. Je dirais que vous n’avez pas eu la même raison que moi. Ma raison est un terrain aride où même la mère Science n’a pas de place pour le savoir absolu. Rien ne subsiste, si ce n’est quelques brindilles de pensées qui mourront probablement bientôt de sécheresse. La Science est une croyance au même titre que les divinités qui peuplent nos histoires. Choisir de croire en la Science en tant que « savoir rationnel », c’est estimer que votre foi est bien placée dans des figures scientifiques qui prônent l’expérience et la preuve physique. Mais il a été prouvé maintes et maintes fois qu’une loi scientifique peut être amenée à être requestionnée. Rien n’est immuable. C’est à la fois merveilleux et une grande tragédie pour les angoissé.e.s du néant.

Rester dans le doute, c’est clamer « je ne peux pas savoir et j’assume cette position ». Je n’attends plus rien. Je n’ai jamais attendu grand-chose. Il existe une forme de pensée sceptique nommée l’agnosticisme de principe qui pense que nul ne trouvera jamais la preuve ou non de l’existence de Dieu. En effet, si Dieu existe, quelque soit sa « forme », elle est certainement inatteignable, inenvisageable et incompréhensible pour les êtres finis que nous sommes. Dieu est infini, il est le tout et le rien, il est l’univers. Nous ne sommes que poussières. Comment une poussière pourrait-elle penser le monde ?

La foi, la croyance, l'opinion, sont à mon sens autant de protection que le scepticisme peut protéger.

Je ne considère pas spécialement comme « sage » de dire qu’on ne saura jamais rien. En soi, nous savons tous des choses. Ce que nous appelons « savoir » est l’action de placer sa foi, sa conviction en une théorie. Or, toute théorie peut être contredite. Mais c’est précisément pour cela que l’ordre établi est si difficile à questionner. Lorsqu’une communauté entière a basé ses croyances sur un accord commun, comment questionner cet accord sans créer la discorde ? Le bouleversement induit par la remise en question d’un ordre établi est puissant. Il est responsable des révolutions, des mouvements sociaux, des guerres. Le doute n’a pas sa place dans ce monde de violence, car le doute revêt une forme qu’on aime qualifier de passive. Le sceptique serait cette personne qui observe le monde de loin et qui ne parvient à trouver sa place nulle part car l’expérience du réel ne suffit pas à apaiser sa soif de savoir.


C’est un peu ce que j’ai choisi malgré moi : être spectatrice du monde.

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