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Dave Heath – L’autre qui me ressemble tant

CW : mention de mort – néant – mention de noyade

Certaines personnes l’ont déjà compris. Les articles sur des expositions sont prétextes à parler d’autres choses. Ces choses que nous pourrions aborder dans une discussion entre amis lorsque nous nous sentons en sécurité. Le genre de sujet qui fait trop sérieux pour être abordé le midi entre collègues mais auquel quiconque peut songer, parfois, au détour d’un tableau, d’une photo.


Cette fois, c’est au côté de Dave Heath que nos réflexions s’attardent. Photographe américain né en 1931, sa vie ressemble au scénario d’un mauvais film dramatique. Sans famille, il a vécu la guerre de Corée et est essentiellement un autodidacte en matière de photographie. Un aperçu de ses tirages, reconnus pour leur haute qualité, est disponible dans la galerie du Bal à Paris, à l’occasion d’une exposition intitulée Dialogues With Solitudes. Ce sont essentiellement des portraits qui nous sont présentés, en noir et blanc. Les sujets sont anonymes, ils sont à la fois tout le monde et personne.


Contempler l’Inconnu

Il fait froid. L’écho glaçant du vide des regards me transperce, et je me sens troublée par les dates indiquées en petits caractères sur les murs blancs de neige. Sous les regards de ces inconnu.e.s immortalisé.e.s en images, sont mentionnées une localisation vague et l’année de la prise : 1960, 64, 65… En dehors de quelques accessoires typiques de ces années-ci, difficile de dire que ces personnes, probablement disparues pour beaucoup d’entre elles, soient éloignées de nous. Le temps disparaît dans les représentations, dans ces morceaux de réel. Heath a la particularité de savoir rendre le contexte de ses photographies très flou, au sens figuré comme au sens propre. Le décor n’est qu’un courant d’air filant en arrière-plan. Tout est concentré sur les émotions et les non-émotions des individus. Je parle de non-émotion, car le photographe manie avec une aisance troublante la représentation même du vide et du phénomène dit « d’absorption ». Nous connaissons tous cet air absorbé. C’est l’air que la vieille dame avait hier dans le métro. L’air d’un passant marchant lentement sur le trottoir, l’air d’un homme attendant son bus, d’une femme fumant un matin d’hiver. Tous ont pour particularité de contempler le vide de leurs pensées. Pas de portrait niais éclatant de bonheur, pas de crises de larmes, pas d’amour exubérant, mais de simples instants de vies, de toutes nos vies réunies. C’est si simple que c’en serait presque consternant. Y aurait-il là un début d’universalité de la représentation humaine ? Noirs, blancs, gros, maigres, les hommes qui font la guerre sont pris entre deux combats avec cet air glacial et profond de ceux qui ont vu le mal des hommes. Blanches, métisses, bien coiffées ou dans le vent, les femmes photographiées dans les rues ou les parcs ressemblent à celles que j’ai vues en venant ici. Nous sommes proches et irrémédiablement éloignés de ces individus par le temps. La photographie semble être un témoin social, celui que nous, individus, avons coexistés par la similarité de nos sentiments, ou tout simplement que nous avons existé.


Voir le néant dans le regard d’autrui, c’est comme voir une personne nue. Elle ne revêt plus aucune émotion, plus de convention sociale qui voudrait que l’on sourit ou que l’on soit sérieux. C’est peut-être ça, l’être dans son plus simple appareil. Le Dialogue With Solitudes, c’est l’existence d’un lien possible que nous créons avec ces personnes isolées dans leur cadre, l’instant d’un regard. C’est peut-être aussi la pluralité de toutes ces solitudes qui, réunies dans ce lieu, communiquent, cohabitent, et créent une harmonie troublante entre anonymat et communion des êtres. Dave Heath nous accompagne dans une quête de la brièveté et de l’insensé. Nous effleurons du doigt une forme d’universalité des visages conjugués, dans une prise de position presque intime sur l’anonymat.


La violence du vide

Au milieu des portraits souvent solitaires, un drame est sobrement immortalisé dans un diptyque. Sur la gauche, une foule de gens. Tous ont les bras le long du corps, consternés, ou les mains sur la bouche, stupéfiés, contemplant d’un même regard quelque chose hors champ. La suite se trouve sur la droite avec une toute autre scène : celle du cadavre d’un noyé recouvert d’un drap mortuaire, flottant sur des eaux sombres. L’ensemble est d’une violence inouïe. Un autre message se profile alors : la mort est ici. La présence des autres portraits résonne soudain différemment. « Tous ces gens sont-ils morts ? » pensais-je. Alors j’ai commencé à regarder l’âge des gens photographiés. J’ai essayé de deviner s’ils étaient heureux. Mais seule restait cette scène, une des seules sobrement intitulée « scène de noyade ». Parmi tous les instants brefs capturés des portraits de rue ou de soldats, celui-ci semble laisser une empreinte plus durable, dans le temps d’observation mais aussi dans la répercussion mentale qu’il laisse. Et si tous les regards plongés dans tous les vides contemplaient la mort ? Le cadavre n’est pas là, il se devine sous les draps. Il est déjà parti loin.

L’art du portrait, revêt souvent – selon notre perception du monde- un aspect morbide et mortuaire malgré lui. La photographie est, outre l’instant qui a été, l’instant qui n’est plus, qui ne reviendra jamais. C’est peut-être pour cela que beaucoup de photographes en font des tonnes, à vouloir immortaliser des sentiments exacerbés, laissant le commun des mortels sur le carreau. C’est aussi probablement pour cela qu’il est si peu aisé de distinguer la photographie en tant que divertissement de la photographie artistique de nos jours. Comment transcender le réel, auquel tout le monde a accès, par une énième image de ce réel ? J’imagine qu’il s’agit d’un travail angoissant. Ou apaisant. Je ne sais plus. Je me demande également ce qui fait que l’on peut être pris d’une soudaine affection pour des portraits d’inconnus. N’avez-vous jamais trouvé une personne belle sur une photographie ?  Ou éprouvé de la tendresse ou décroché un sourire devant celui d’autrui ? Parfois, je crois que cela fait du bien de rencontrer des personnages dans des œuvres. C’est aussi ce que nous proposait l’exposition, avec trois films dont un a particulièrement retenu mon attention : Portrait of Jason. Homme noir et gay ayant été garçon à tout faire et ayant fréquenté les milieux de la prostitution, Jason nous livre des morceaux de vie avec une vitalité qui fait autant rire que pleurer. La violence de la société raciste et classiste américaine transpire dans ses propos, et les rires de l’homme, qui se livre sans tabou à ses interviewers, résonnent longtemps au sortir de l’exposition.


Comme souvent, je ressors sans chercher à savoir si j’ai aimé ou non ce que j’ai vu. Je ne cherche pas à aimer l’art, je ne crois pas que ce soit son rôle, de faire aimer. Je crois qu’il est là pour que nous décryptions quelque chose, ces autres choses.


PS : si vous le souhaitez, envoyez-moi des expériences que vous avez eu en regardant ou même en pratiquant la photographie, j’aimerais en faire un recueil et publier des citations d’émotions ressenties face à ce médium, que je trouve toujours aussi troublant.
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