Émergence

Cela faisait plusieurs semaines que je n’avais pas vu l’extérieur. Je ne savais plus marcher. Je ne savais plus parler. J’ignorais même si j’avais un jour vécu autre chose que de subir ce corps qui n’était plus qu’un cadavre en peine. Je regarde seulement par la fenêtre, cachée derrière un rideau de mousseline beige. Je suis terrorisée. Mon corps tremble, mon cœur palpite à toute vitesse et je n’ai ni la force de pleurer, ni la hargne de crier. Mon esprit est en guerre, en guerre contre le monde.


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9 mois.

Si c’est le temps qu’il faut pour faire un enfant, c’est aussi le temps qu’il m’a fallu pour me soigner.

Ni visible

Ni mortel

Et pourtant si néfaste.


ANGOISSE

C’est arrivé sans prémices. Du jour au lendemain, tout bascule et peu à peu, je perds le contrôle de mon corps, puis de mon esprit. Une descente effrénée aux enfers m’attend. Je ne le sais pas encore. Au début, ce sont certains moments de la journée qui sont difficiles. Je me sens déphasée, profondément stressée, sans raison apparente. Puis des flashbacks commencent à faire irruption dans la brume de fatigue qui s’empare de moi. Au fil des journées, des semaines, je perds l’appétit, j’enchaîne jusqu’à 4 attaques de panique par jour, et je sombre jusqu’à ce que chaque seconde ne soit plus qu’une torture inouïe. Au bout de 6 long mois d’errance, d’incompréhension et de névrose, surgit un mot pas si inconnu : agoraphobie.


Comment aurais-je pu penser à ce mot, entendu au détour de conversation, reportages ? Je ne connaissais même pas sa signification. Non, ce n’est pas la peur de la foule. Ce n’est même pas une peur tout court. C’est une angoisse fondamentale. L’angoisse de rester coincé.e quelque part. L’anxiété constante et l’attaque de panique qui guette dès qu’une porte se ferme, dès que les lignes des murs se rapprochent trop de moi, dès que je suis dans une file d’attente, un tunnel, un couloir, un ascenseur, un magasin, un sous-sol, à un étage plus haut que le deuxième.

C’est absurde. C’est irrationnel. Mais c’est là. L’agoraphobie est insidieuse, elle s’immisce lentement et profondément dans l’existence jusqu’à en ternir les aspects les plus fondamentaux. J’oublie qui je suis vraiment, je ne reconnais plus le monde, je ne parle plus aux autres. Mon cerveau est pété. Je revisse les boulons tant bien que mal. Je mets un peu de scotch par-ci par-là, je bricole. Mais il est bel et bien pété.


Du fait de mon hypersensibilité, j’imagine volontiers que certains symptômes ont du être aggravés à une vitesse singulière. J’ai rapidement développé une hyper-conscience de mon être dans l’espace. Je sens absolument tout ce qui est autour de moi vibrer, comme un radar qui me diffuserait les ondes des obstacles qui me renvoient à ma propre présence. Dans ces moments-là, je sens mon souffle court étouffé dans mon écharpe humide, la moiteur tiède de mes mains crispées sur la lanière de mon sac. Chaque muscle de mes jambes me brûle et j’entends chaque veine de mon corps pulser sous le battement de mon cœur emballé.

Hélas, lorsque je réalise tout cela, il est déjà trop tard.

Il s’agirait presque d’un état d’hyper-vie, comme si je devenais plus que jamais consciente de tous mes organes. C’est une expérience assez transcendante car extrêmement intense. Mais cette accélération soudaine de tout le système a des conséquences fortes sur la perception du réel. Les visages qui m’entourent deviennent des masques flous. Ils se noient dans la brume de mon regard. Les perspectives se courbent et tout semble s’abattre sur moi. Je tente d’observer mes mains pour me distraire. Mon attention se fige sur ma main droite. Je suis persuadée qu’elle n’est pas à moi. Je deviens irréelle. Je vois une silhouette sur ma droite, la tête plongée dans une écharpe ocre, les épaules courbées. Elle semble faire un malaise. Je la vois rejeter légèrement la tête en arrière, prendre une dernière inspiration, puis s’écrouler comme un linge tombé de sa corde au gré du vent.

Je suis à terre. Je me suis vue m’évanouir. Même mon esprit n’a su rester dans ce corps empli de douleur.


HORS DE TOUT

Ce que j’ai vécu s’appelle un épisode de déréalisation. Il s’agit d’un état qui peut survenir lors de troubles psychologiques plus ou moins complexes qui donne l’impression inexplicable de ne plus exister, de ne plus appartenir à ce monde. Tout est opaque, comme si nous étions dans une autre dimension du réel. Cela aurait pu être assez sympa dans un scénario SF bien ché-per ; la vérité étant que nous avons juste la sensation d’être mort. La réalité devient impalpable et la perception de notre propre personne débouche sur le néant. Si vous suivez mon blog depuis un moment, vous devez savoir que j’ai une sainte peur du néant et de tout ce qui s’y rattache, techniquement comme métaphoriquement. La déréalisation, c’est comme une chute au ralenti. Tout devient étranger et lointain tout en étant incroyablement proche. J’ai vu des arbres tomber sur moi, le ciel descendre comme une couverture prête à m’étouffer, et des piliers vaciller comme de vulgaires brindilles un soir de tempête.

Il m’était impossible de sortir seule, il fallait que quelqu’un me renvoie à ma propre existence. Je parlais à des inconnu.e.s dans le RER, dans les magasins. »Bonjour, excusez-moi hein, je fais un petit malaise… je n’ai pas du bien manger ce matin, on peut discuter un peu pour me distraire ? »


Puis il m’est devenu impossible de sortir tout court, comme le monde entier semblait vouloir ma perte. Le pire dans tout cela ? Avoir pleinement conscience de l’absurdité de la chose. Avoir pleinement conscience de tout ce que l’on vit et être en mesure de se dire « je perds la tête. » Avoir pleinement conscience d’être encore en vie chaque matin malgré moi, et bien-sûr avoir conscience des pulsions de morts que mon corps m’envoyait. Chaque nuit, le même état angoissé m’empêchait de m’endormir sereinement. J’étais incapable d’inspirer correctement et j’étais toujours au bord de l’hyperventilation. Il fallait des heures pour me calmer et il avait fallu installer une multitudes de repères lumineux dans la chambre pour ne pas que je me sente étouffée par l’épaisse noirceur de la nuit. 25 ans et peur du noir, on progresse. Une terreur nocturne m’éveillait toujours brutalement à 4h, déclenchant bien souvent une crise d’angoisse. Je me rendormais quelques heures après, faible, fragile, blessée par la perspective d’un lendemain de fatigue et de peur.

« Tu es encore là. » me disais-je chaque matin. « Tu es encore en vie bordel. »

Après de longs mois de plongeon dans les abysses, moi voilà entrain d’émerger à nouveau. Je passe les détails sordides de mon calvaire et de la thérapie qui s’en est suivie. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’éveil fascinant qui en a découlé.


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AURORE

Il y eut le premier matin. Ce matin où, lorsque mes yeux s’entrouvrirent, ma première pensée ne fut pas une soudaine, violente et inexorable envie de mourir. Ce fut la première matinée où il n’y avait juste rien qui me venait à l’esprit au réveil si ce n’est un constat : « je suis là. ». J’étais là, maigre, étalée en travers des draps tièdes, les cheveux en pagaille reflétant quelques traits de soleil entrés discrètement par les rainures des volets.

J’entrouvre les lèvres et prend une inspiration profonde. Pas de blocage. Je sens l’air frais, légèrement velouté, s’engouffrer dans ma gorge et déployer mes bronches à son passage. Mes poumons me brûlent comme s’ils n’avaient pas reçu pareille délivrance depuis des années. Pas de palpitations, pas de tremblements, juste cette impression d’exister qui m’échappait depuis des mois.

Toujours lentement, les sens reviennent. Je suis toujours angoissée, mais j’arrive à focaliser mon attention sur autre chose que sur des « et si ? ». Je sens à nouveau les matières et textures sous mes doigts glacés, je perçois anormalement le poids de mes vêtements sur mon corps frêle que je ne reconnais plus. Les lumières percent mes yeux meurtris de fatigue, qui semblent découvrir un nouveau monde. Puis, peu à peu, je renoue contact avec mon chez-moi. J’apprécie justement la hauteur du plafond, les aspérités sur les murs, et les perspectives ne me tombent plus dessus.


La sensation d’hyper-conscience s’amenuise. Chaque jour qui passe m’offre une seconde supplémentaire d’innocence dans ce monde qui semble moins hostile. Les jours deviennent plus beaux, les sons moins menaçants. J’arrive à sortir seule et redécouvre un concept clef : la promenade. Cela peut paraître dérisoire voire futile de m’attarder là-dessus, mais cela faisait bien des années que je ne m’étais pas promenée. Nous courrons tous. Le monde va si vite. Nous sortons souvent voire toujours avec un objectif, quelque chose à accomplir. Déambuler dans le seul but de sentir ce qu’il se passe autour de soi est un exercice très agréable. Même s’il était tout d’abord forcé, car faisant parti de ma thérapie, il est devenu naturel et même si bénéfique que j’en ai désormais besoin. C’est un moment privilégié où j’arrive à mettre mon esprit légèrement en pause pour me concentrer sur mes sensations : le mouvement de mes chevilles à chaque pas, la contraction des muscles de mes cuisses lorsque le sol se fait irrégulier. Je profite également du son des véhicules du centre ville qui s’éloigne au profit du vent dans les feuillages et branchages, du craquement des feuilles sous mes chaussures et du souffle de ma respiration, de plus en plus lente, de plus en plus calme. À nouveau j’avais chaud en moi. Le froid qui me consumait partait au rythme de mes pas.

Je me suis mise à faire du sport. Beaucoup. Jusqu’à 2h30 par jour. Je suis allée jusqu’à tomber tant j’avais forcé sur mes jambes. Cela me faisait un bien fou, un vrai ancrage dans le réel. Je me brûlais sous la douche, je mangeais extrêmement salé et poivré, j’avais besoin de me sentir vivre, que tout soit intense.

Je crois que d’avoir évalué ma mort certaine a éveillé quelque chose de très fort en moi : une puissante pulsion de vie. C’est ce qui m’a permis aussi de reprendre mon projet Nébule, que je préparais depuis plus d’un 1 an. Je ne suis pas totalement guérie, mais maintenant je sais que je m’en sortirai. J’espère seulement que ce petit texte, qui forme un bref aperçu de ce qu’un trouble psychologique ou psychiatrique peut provoquer dans la plus simple des vies, aura de quoi vous soutenir ou vous faire comprendre quelque chose.

Si vous souffrez ou qu’un.e proche souffre, renseignez-vous, aidez cette personne à consulter, ne la blâmez pas, ne remettez jamais ses sentiments en symptômes en question. En France, une méconnaissance et un déni demeurent autour des troubles psy, extrêmement tabous, que ce soit dans la vie personnelle ou professionnelle. Le temps de diagnostique est long et les parcours bien souvent chaotiques. Ainsi, les concerné.e.s prennent de plus en plus la parole et viennent contredire les stéréotypes et silences autour de ces troubles. Je vous invite à suivre bien entendu des personnes sur YouTube, Twitter, Instagram… Entourez-vous de diversité, apprenez des autres.


Je recommande entre autre le podcast WTF Brain que vous pouvez trouver ici : https://podcasts.apple.com/us/podcast/wtf-brain/id1450088651


Ma boite reste ouverte pour tout témoignage. Force à vous qui me lisez.

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